Adeline Gailly : "L'éducation positive fonctionne avec tous les chiens, même les plus réactifs"
Ancienne journaliste reconvertie en éducatrice comportementaliste canine, Adeline Gailly a fait de la bienveillance le cœur de son métier. Installée en Nord-Isère, elle accompagne les personnes qui vivent avec un chien à travers une approche exclusivement positive, sans aucune forme de violence.
Derrière Un poil positive, on découvre une professionnelle passionnée, en formation continue permanente, qui prouve qu’éduquer son chien avec respect et renforcement positif fonctionne, même avec les individus les plus difficiles.
1 – Comment es-tu passée du journalisme de presse écrite à l’éducation canine ? Y a-t-il eu un déclic ou une rencontre qui a provoqué cette reconversion professionnelle ?
J’ai toujours adoré les animaux. Je voulais être vétérinaire quand j’étais ado. J’ai fait mon stage de 3e en clinique véto sauf je me suis rendu compte que je craignais la vue du sang bien plus que je ne pensais. J’ai failli m’évanouir pendant mon stage. J’ai donc abandonné l’idée. Je pensais faire ostéopathe équine à la place mais finalement je n’étais plus si sûre de vouloir faire de ma passion mon métier (je ne connaissais pas du tout le métier de comportementaliste à l’époque et je viens du milieu équin à l’origine). J’aimais beaucoup parler avec les gens, découvrir leurs histoires, apprendre des choses et écrire. J’ai donc fait Sciences Po dans l’idée de devenir journaliste. Sciences Po me permettait d’avoir une formation assez généraliste si jamais je changeais d’avis. Mais je n’ai pas changé d’avis. Je suis devenue journaliste de presse écrite jusqu’à ce que mon ancien employeur me licencie. Je savais que je ne serais pas journaliste toute ma vie mais ma reconversion professionnelle s’est faite plus rapidement que prévu. Alors que j’étais encore journaliste, j’avais adopté une jument et une chienne et donc pendant mon temps libre, je m’informais énormément sur le comportement animal. J’étais passionnée et je le suis encore (je pourrais en parler pendant des heures). C’est donc tout naturellement que je suis devenue comportementaliste canine. C’était finalement une évidence. Comme lorsque j’étais journaliste, je continue à poser des questions, à écouter, à reformuler, à prendre des notes puis à rédiger un compte rendu, sauf que désormais c’est pour aider des gens et je fais ça au milieu de chiens donc c’est encore mieux !
2 – Ta formation semble très riche et en constante évolution. Quelle est la formation ou le stage qui t’as le plus marquée dans ton apprentissage de l’éducation positive, et pourquoi ?
Il n’y en a pas une qui m’a le plus marquée qu’une autre. Toutes ont été très riches, m’ont appris plein de choses. À l’inverse, il y a parfois des choses avec lesquelles je ne suis pas toujours d’accord. Donc je pioche dans chaque formation ce qui me convient, ce qui correspond à mes valeurs, à ma façon de faire et ensuite je mélange tout ça pour en faire une approche unique qui me convient. J’adapte sans cesse ma pratique aux chiens et aux humains que j’accompagne car chaque cas est différent. Chacun individu a sa propre personnalité, ses propres émotions et mécanismes d’apprentissage.
3 – Pour les personnes qui découvrent l’approche positive, comment leur expliquerais-tu concrètement ce que signifie « aucune violence physique, verbale ou psychologique » dans l’éducation canine au quotidien ?
Ce que j’entends par « aucune violence physique, verbale ou psychologique » c’est ne pas crier sur le chien, ne pas le taper, mais aussi ne pas faire de chantage avec lui (ce qui est une forme de pression psychologique) et ne pas le mettre dans une situation stressante qu’il n’est pas capable de gérer. Il y a malheureusement des pros qui disent faire de l’éducation positive qui font cela, notamment avec des chiens réactifs. C’est ce qu’on appelle de l’immersion. Le chien réactif est mis dans un environnement très stressant pour lui, confronté directement à ce qui lui fait peur. Au début, il va sûrement réagir. Puis, il va se rendre compte qu’aucune solution ne fonctionne donc il va s’éteindre, arrêter de réagir. Ces pros-là estiment donc que le problème est réglé. Pas du tout. C’est une violence psychologique énorme. Le cerveau fait en quelque sorte un shutdown. C’est extrêmement délétère et ça a des conséquences très lourdes par la suite pour tout le monde. Je ne fais pas ça. J’accompagne le chien et son humain de référence tout en douceur, à leur rythme, en coopérant et en prenant en compte leurs besoins, leurs envies et leurs émotions.
4 – Le renforcement positif fonctionne avec tous les animaux. Est-ce que cela fonctionne aussi avec un chien particulièrement difficile ou réactif ?
On m’a déjà dit : « Mon chien est trop têtu / réactif / difficile pour que l’éducation positive fonctionne. Avec lui, il faut être ferme, autoritaire sinon ça ne marchera pas. » La plupart des gens pensent que l’éducation positive, qui utilise le renforcement positif, c’est seulement donner des friandises au chien quand il a bien fait quelque chose. C’est beaucoup plus complexe et subtil que cela. L’éducation positive, c’est déjà se poser plein de questions : pourquoi ce chien-là produit ce comportement-là ? Dans quel contexte ? Qu’est-ce qui fonctionne avec lui ? Qu’est-ce qui le motive ? Quelle peut être la cause, la fonction derrière ce comportement ? Est-ce qu’il a mal ? Ses besoins sont-ils remplis ? Etc. Ce n’est qu’une fois ces bases-là posées, que le chien est en capacité physique et émotionnelle d’apprendre, que l’on peut mettre en place des apprentissages en renforcement positif (R+). Le R+ c’est ajouter une conséquence agréable à la suite d’un comportement pour augmenter la probabilité que celui-ci se reproduise à l’avenir. La science a montré que cela fonctionne avec absolument tous les êtres vivants, de la fourmi au rhinocéros, en passant par l’humain et le chien. Donc même avec un chien particulièrement difficile ou réactif, à partir du moment où les conditions sont réunies, qu’il est en capacité physique et émotionnelle d’apprendre, ça fonctionne très bien ! Mais encore faut-il mettre en place les bonnes conditions d’apprentissage, avoir un bon timing pour qu’il comprenne et utiliser le bon renforçateur pour ce chien-là dans ce contexte donné (friandise, jouet, odeur, s’éloigner etc.). Donc oui ça fonctionne mais pas n’importe comment !
5 – Beaucoup de propriétaires pensent encore qu’il faut être « dominant » avec son chien. Comment réagis-tu face à cette idée reçue et comment accompagnes-tu ces personnes vers une approche bienveillante ?
Bonne question parce que c’est justement un sujet qui me tend énormément. C’est malheureusement une idée reçue qui fait beaucoup de dégâts. Avant, j’avais tendance à tout de suite réagir quand quelqu’un me disait « mon chien est dominant », « il faut que je le domine sinon il va me dominer » etc. Je leur expliquais avec bienveillance et pédagogie que d’une part il n’y a pas de hiérarchie entre deux espèces différentes, donc un chien ne peut pas dominer un humain et inversement, et d’autre part que réduire les interactions canines à dominance / soumission n’est, à mon sens, pas adapté et cela amène de fausses interprétations qui nuisent au bien-être du chien. Ce qui fonctionne bien généralement c’est de faire des comparaisons avec les humains. Je leur dis par exemple : « Est-ce que quand vous voyez deux enfants jouer, que l’un va prendre un jouet et l’autre lui laisser, vous allez dire que tel enfant domine l’autre ? Ou si vous criez sur votre conjoint, est-ce que vous pensez que cela fait de vous quelqu’un de dominant ? » Généralement, ils me disent « ah oui effectivement, vu comme ça… ». Donc je leur dis « eh ben, c’est pareil avec les animaux ! » Mais désormais je ne réagis plus automatiquement. Si j’estime que cette idée reçue nuit actuellement au bien-être du chien, qu’ils me disent que c’est pour ça qu’ils crient ou tapent leur chien, je leur explique calmement, sans jugement. Mais si je vois que cela ne nuit pas au chien, je ne réagis pas forcément. C’est très difficile de venir bouleverser les certitudes de quelqu’un. La personne peut perdre confiance en moi parce que je viens m’opposer à ce que tout le monde dit. J’analyse donc la situation pour voir si la personne est prête à écouter ce que j’ai à dire et si c’est le cas, j’en parle sinon non. Comme avec les chiens, je m’adapte au rythme de chacun.
6 – Dans ta pratique, quelle est la difficulté comportementale la plus fréquente que tu rencontres chez les chiens ? Et quelle approche positive préconises-tu ?
La problématique que je rencontre le plus est la réactivité, que ce soit envers les autres chiens ou les humains. Mais la réelle problématique qui se cache généralement derrière ce sont des besoins fondamentaux non remplis. J’ai beaucoup de clients qui ne baladent jamais leur chien, qui estiment qu’un jardin est suffisant. À l’inverse, j’ai des clientes extrêmement investies qui en font parfois trop. Le tout est de trouver un équilibre, en expliquant que chaque chien est différent donc les besoins de l’un ne seront pas les mêmes qu’un autre. Je les aide d’abord à trouver un équilibre entre suffisamment de stimulations (et surtout de qualité !) mais pas trop non plus. Pour les cas de réactivité, j’avais tendance avant à mettre rapidement le chien en situation (j’utilise notamment des chiens en peluche pour la réactivité congénères, le chien voyant flou à distance, il ne fait pas la différence avec un vrai), comme j’avais appris en formation, mais désormais je prends beaucoup plus le temps. L’approche positive c’est d’abord trouver éventuellement la ou les cause(s) du comportement (si on y arrive parce que ce n’est pas toujours évident), remplir les besoins fondamentaux, trouver un équilibre qui convient au chien et à son humain de référence, sécuriser et apaiser tout le monde, puis seulement mettre en place ensuite un travail adapté comme de la désensibilisation.
7 – Tu proposes des soins coopératifs (medical training). Peux-tu nous expliquer en quoi c’est important pour le bien-être du chien ?
Les soins coopératifs consistent à demander le consentement de l’animal avant de lui faire un soin. C’est extrêmement intéressant pour le chien parce que donner du choix, du contrôle sur une situation augmente considérablement le bien-être d’un individu. Ça vaut pour nous aussi humains. Est-ce que vous préférez un médecin qui vous demande si vous êtes ok pour qu’il vous touche, surtout si c’est sur une zone sensible, qu’il vous prévienne de ce qui va se passer ou un médecin qui ne vous dit rien, vous ne savez absolument pas ce qui va se passer, il vous enferme dans une pièce sans possibilité de vous échapper et vous touche d’un coup sans votre consentement sans que vous soyez préparé ? C’est exactement ce que l’on fait avec un chien. Grâce aux soins coopératifs, il sait ce qui va se passer donc cela le rassure, l’apaise et il a le droit de dire « non » à tout moment. Cela génère moins de stress pour tout le monde, moins de risques et la qualité de soin est bien meilleure. Cela peut prendre du temps de mettre en place les bases mais une fois bien installées, les soins sont généralement bien plus rapides à réaliser. Tout le monde est gagnant. Et si on ne peut pas se permettre de demander son consentement au chien parce que le soin est urgent, on lui signale que là il n’a pas le choix, on ne lui demande surtout pas son avis sinon on va briser la confiance établie s’il dit « non », mais on va quand même le prévenir de ce qui va se passer et mettre en place des solutions pour réduire son stress au maximum.
8 – La science est au cœur de ta méthode et tu te formes constamment. Quelle découverte ou avancée scientifique récente en comportement animal a le plus transformé ta pratique professionnelle ?
Il y en a plusieurs parce que la science évolue à une vitesse folle concernant le comportement animal. Il y a eu énormément de découvertes ces 30 dernières années, notamment concernant les chiens qui étaient peu étudiés jusqu’alors. Mais l’étude scientifique que je retiens le plus je pense et qui a un impact sur ma pratique c’est celle de Mills et al. de 2020 qui montre que la douleur joue un rôle dans 28 % à 82 % des cas de problèmes de comportement chez les chiens et les chats. Cette fourchette est très large car l’étude a été réalisée auprès plusieurs cliniques et donc la sensibilité du clinicien n’est pas toujours la même. Toujours est-il que la douleur est souvent sous-estimée. C’est l’une des causes que j’avais en tête quand je me suis lancée en tant que comportementaliste mais je ne pensais pas que ce serait autant. Et c’est donc quelque chose que je prends davantage en considération désormais. Bien avant de parler d’éducation, je m’assure toujours que le chien n’a pas de douleurs, que ce soit digestives, ostéo-articulaires ou autre. Si j’ai un doute, je réfère vers un ou une vétérinaire. L’étude de Mills conclut d’ailleurs « qu’en général, il est préférable de traiter d’abord toute douleur suspectée plutôt que d’en considérer l’importance seulement lorsque l’animal ne répond pas à la thérapie comportementale ».
9 – Tu insistes sur l’importance de prendre en compte à la fois les besoins du chien ET de l’humain. Comment trouves-tu cet équilibre dans vos accompagnements ?
Il faut être créative ! Il y a parfois des solutions qui seraient parfaites pour le chien mais pas du tout pour son humain de référence ou les autres membres du foyer. J’essaye donc de trouver des compromis, des solutions qui seraient adaptées pour tout le monde. Je prends le temps d’écouter l’humain de référence, de comprendre ses besoins et ses émotions tout autant que ceux du chien pour trouver ce qui convient. Et parfois il faut être très créative. Mes formations et mes expériences personnelles m’aident beaucoup. Je vais piocher des idées dedans. J’en garde certaines telles quelles et d’autres que je vais fusionner pour trouver une solution unique qui correspond aux individus que j’accompagne. On teste. Si cela fonctionne, on garde et sinon on réadapte.
10 – Pour finir, quel conseil donnerais-tu aux futurs adoptants pour démarrer une relation saine et positive avec leur nouveau compagnon dès le premier jour ?
N’allez pas trop vite ! Je parle en connaissance de cause, moi aussi j’ai fait cette erreur. On est dans une société qui va vite, de plus en plus vite. Trop vite. Le rythme du chien est complètement différent. Il a besoin de prendre le temps de trouver ses repères, de récolter les informations, surtout par le flair, d’observer pour se rassurer et s’habituer. En réalité, nous aussi humains on aurait besoin de tout cela, de ralentir. On a fini par s’habituer, par s’adapter plus ou moins bien à une société qui ne correspond pas à ce dont notre organisme a réellement besoin. On valorise la productivité. Il faut toujours faire, faire quelque chose, n’importe quoi. Alors oui, c’est important de faire des choses avec son chien, de ne pas le laisser seul toute la journée sans rien faire mais à son rythme, surtout au début. On prend le temps, de le connaître, de le comprendre, de faire connaissance, de nouer une relation de confiance puis de trouver une routine qui convient à tout le monde. Ce n’est pas facile, surtout quand on se compare aux autres et c’est normal, c’est humain. Vous voyez votre voisin avec son malinois de 4 mois qui sait déjà faire « assis, couché, pas bouger, ta place, tu laisses » ou je ne sais quoi encore tandis que votre chiot est une vraie terreur qui n’est même pas propre. Et c’est normal, c’est ok. Vous irez bien plus loin en prenant le temps de construire des bases solides plutôt qu’en voulant aller trop vite. Et d’ailleurs ce n’est même pas utile que votre chien sache s’asseoir ou se coucher sur commande. Ce qui est important c’est d’avoir un chien bien dans son corps et dans sa tête qui vous écoute parce qu’il vous fait confiance.
