Ingénieure agronome spécialisée en nutrition animale et développement produit petfood, Charlotte Greff a une vision du secteur qui tranche avec les discours habituels. J’ai eu la chance d’échanger avec elle, et elle a accepté de partager ici une réflexion qu’elle a écrite sur l’opposition, souvent caricaturée, entre marques vétérinaires et marques grand public.
Un article dense, documenté, qui remet beaucoup d’idées reçues à leur place.
L’opposition entre marques vétérinaires et marques grand public est-elle vraiment fondée ?
Beaucoup moins qu’on ne le pense. Les vétérinaires reprochent souvent aux marques indépendantes un suivi qualité insuffisant et une absence de R&D propre. C’est souvent fondé, surtout sur le segment thérapeutique.
À l’inverse, les propriétaires se reconnaissent parfois peu dans le discours des marques vétérinaires, jugé trop clinique, sans storytelling. À l’heure où le chien et le chat sont de véritables membres de la famille, cette communication technico-scientifique manque souvent d’adhésion émotionnelle.
Mais sur le terrain industriel, la frontière est bien plus fine.
Les usines petfood européennes ont des niveaux de maîtrise process voire d’équipements très proches : broyage, extrusion, séchage, inclusion des matières grasses, enrobage, contrôles. Les compétences humaines circulent : formulateurs, qualiticiens, responsables production passent parfois d’un site à l’autre. Et beaucoup de sites de production fabriquent à la fois pour la grande distribution, pour des marques indépendantes premium et pour des marques vétérinaires, sur les mêmes lignes.
Les usines des grands groupes et les façonniers européens peuvent produire, sur des outils industriels comparables voire identiques, des cahiers des charges très différents.
L’industrie est en réalité bien au-dessus de ces états d’âme. L’objectif d’un site de production, c’est de tourner à plein régime, sécuriser ses approvisionnements, gagner en volume et investir dans l’innovation. Depuis quelques années, la consolidation s’accélère : les sites les moins performants ferment ou se font racheter, les capacités se concentrent.
« La fracture entre marques vétérinaires et marques grand public est avant tout une fracture de distribution, de discours et de positionnement. Les usines, elles, sont bien au-dessus de ces états d’âme. »
Existe-t-il des différences nutritionnelles fondamentales entre ces deux univers ?
Tout dépend du cahier des charges, pas du segment. Les grandes marques vétérinaires sont à l’origine d’innovations majeures : protéines hydrolysées pour les entéropathies chroniques, gestion du phosphore en insuffisance rénale, formulations pour le diabète, modulation des apports en cas d’urolithiases. Sur les segments thérapeutiques, leur leadership est réel et difficilement contestable, parce qu’il repose sur des décennies d’investissement R&D et sur des essais cliniques contrôlés.
Cela dit, toutes les recettes vétérinaires ne sont pas à jour. Certaines gammes physiologiques restent nutritionnellement conservatrices, par inertie : contraintes de validation interne, cohérence de portefeuille à l’échelle internationale, standardisation des cahiers des charges entre filiales.
Ces formules ne sont pas mauvaises, elles sont simplement parfois sous-optimisées par rapport à l’état de l’art. Ratios protéines/phosphore moyens, taux minéraux supérieurs aux besoins, profils en acides gras peu différenciants en EPA/DHA : l’aura du segment ne garantit pas, recette par recette, une supériorité nutritionnelle.
Le marché européen compte plusieurs milliers de marques. Et il faut ajouter à ce paysage un acteur souvent oublié dans le débat « véto contre premium indépendant » : les marques de distributeurs, mais aussi les enseignes spécialisées représentent un volume considérable du marché français. Ces gammes sont produites par les mêmes façonniers européens que les marques premium, parfois sur les mêmes lignes, avec des cahiers des charges qui ont nettement progressé ces dernières années. Elles n’ont ni le storytelling premium, ni la légitimité prescriptive, mais elles tirent une partie du marché vers le haut sur la dimension qualité/prix et cela mérite d’être dit, parce que le débat public passe souvent à côté.
Les marques indépendantes et de distributeurs bénéficient des innovations qui « tombent dans le domaine commun » via les fournisseurs d’ingrédients : nouvelles sources de fibres prébiotiques, ingrédients fonctionnels (cellulose fibrillée, levures, postbiotiques), acides aminés purifiés, protéines hydrolysées. Ce qu’elles n’ont pas, c’est le budget R&D ni la légitimité prescriptive pour les valoriser au même prix. Ou simplement, ce n’est pas leur cible : leur priorité reste la croissance volumique et la construction d’une notoriété.
Mais c’est un autre point qu’il faut placer au centre du raisonnement :
« Ce n’est pas la vision d’un ingrédient que l’on projette suite à la lecture d’une étiquette qui fait la qualité d’un aliment, c’est la formulation globale. »
L’équilibre en acides aminés indispensables, la densité énergétique, les interactions entre nutriments, la maîtrise du procédé, le profil de fibres : c’est l’articulation de tous ces éléments qui détermine la qualité réelle.
Un taux brut de protéines ne dit rien de l’équilibre en acides aminés indispensables, de leur digestibilité iléale ni de leur disponibilité métabolique.
Deux aliments analytiquement identiques peuvent produire des résultats physiologiques radicalement différents selon le profil de fibres, la présence de facteurs anti-nutritionnels (inhibiteurs de protéases, lectines, phytates dans les légumineuses) et la qualité de l’extrusion.
Sur l’analyse comparée des étiquettes, on observe en moyenne chez les marques vétérinaires un rapport protéines/phosphore plus favorable, ce qui peut refléter une meilleure maîtrise des sources protéiques et minérales, sans constituer un proxy parfait de qualité protéique, puisque le phosphore dépend aussi des minéraux ajoutés, des conservateurs et des facteurs d’appétence. La qualité d’un aliment ne se lit jamais sur la seule étiquette.
Les études cliniques mises en avant par les marques vétérinaires sont-elles vraiment différenciantes ?
Elles le sont, mais il faut savoir les lire. Les grandes marques vétérinaires possèdent des équipes de recherche internes et des centres d’études dédiés. Cette infrastructure leur permet de mener des essais contrôlés, parfois prospectifs, sur plusieurs centaines d’animaux, avec des biomarqueurs validés et des protocoles publiables. Cela tire le marché vers le haut : sans ces équipes, certaines avancées (gestion nutritionnelle de l’insuffisance rénale, des entéropathies chroniques, du diabète) n’existeraient pas sous forme de produits standardisés.
Plusieurs limites doivent toutefois être lues lucidement. Le financement par la marque elle-même n’est pas, en soi, le problème central, la méthodologie peut être irréprochable. Le vrai biais, plus subtil, se situe dans le design de l’étude : choix du comparateur, durée, critères retenus.
Un cas typique : une étude qui démontre, sur huit semaines, qu’un aliment thérapeutique « rénal » améliore certains biomarqueurs sanguins par rapport à un aliment standard d’entretien adulte. Le résultat est statistiquement réel, mais le protocole pose plusieurs questions. Huit semaines, c’est court pour une pathologie chronique qui se gère sur des années. Comparer à un aliment d’entretien plutôt qu’à un autre aliment rénal du marché construit mécaniquement la supériorité affichée. Et regarder un biomarqueur sanguin n’équivaut pas à mesurer la qualité de vie, la progression de la maladie ou la mortalité à long terme. L’étude est honnête, mais ses résultats sont survendus dès qu’ils sortent du papier scientifique pour entrer dans la communication produit.
Beaucoup de communications grand public présentées comme « cliniques » sont aussi en réalité des tests de palatabilité ou des suivis observationnels sur quelques dizaines d’animaux, ce qui n’a pas le même poids qu’un essai randomisé contrôlé.
Enfin, l’absence d’études publiées chez une marque indépendante ne veut pas dire que la recette est moins bien formulée. Cela veut simplement dire que la marque n’a pas les moyens, ou pas le modèle économique, pour financer ce type de démarche. La science petfood, dans son ensemble, repose largement sur la recherche académique vétérinaire (universités, journaux comme JAVMA, JVIM, Journal of Animal Science) qui bénéficie à toute l’industrie.
« La vraie question n’est pas « qui publie ? », mais : est-ce que la formulation appliquée intègre les connaissances disponibles ? »
Les marques indépendantes misent davantage sur la transparence des ingrédients. Est-ce un argument équivalent ?
Ce sont des approches complémentaires, pas substituables. La qualité des ingrédients dépend du cahier des charges formulé par la marque auprès de son fabricant et n’est presque jamais lisible sur l’étiquette.
Une farine de blé déshydratée et standardisée sera plus stable et plus digeste qu’un blé entier broyé en usine, les deux apparaîtront pourtant sous l’intitulé « blé » ou « céréales ». De même, une protéine de volaille déshydratée à basse température conservera mieux ses acides aminés sensibles (lysine, méthionine) qu’une farine ayant subi des températures plus élevées, sans que l’aminogramme analytique ne le reflète toujours : c’est l’effet connu des réactions de Maillard, qui dégradent la disponibilité fonctionnelle de la lysine.
La transparence progresse partout, c’est devenu une attente de marché généralisée, et les marques qui y résistent sont en perte de vitesse, qu’elles soient grand public ou vétérinaires. Mais transparence ne vaut pas validation. Une recette parfaitement transparente peut être mal équilibrée. À l’inverse, une recette mal communiquée peut être nutritionnellement excellente.
La transparence répond à « qu’est-ce qu’il y a dedans ? » ; la validation nutritionnelle répond à « est-ce que ça fait ce que ça prétend faire ? ». Une marque sérieuse doit pouvoir répondre aux deux.
Pourquoi cette opposition crée-t-elle autant de confusion chez les propriétaires ?
Parce que l’écart est immense entre la vision idéalisée des produits, alimentée par le marketing, les réseaux sociaux et un imaginaire « naturel », et la réalité industrielle et commerciale derrière chaque sac de croquettes.
Cet écart est d’autant plus mal vécu que les attentes sont fortes : nourrir son chien ou son chat, c’est aujourd’hui un acte d’amour, presque une responsabilité morale. Quand je reçois un mail d’un propriétaire paniqué parce qu’il a lu sur un forum que les pois, le saumon ou le blé sont dangereux pour son chien, ou qu’un autre m’écrit pour me dire qu’il a arrêté du jour au lendemain l’aliment vétérinaire qu’il donnait depuis plusieurs années à son chien malade à cause d’un post Instagram, je vois bien que mon métier est aussi de faire de la pédagogie, pas seulement de la formulation. Et c’est rarement la science qui a déclenché l’inquiétude, c’est presque toujours sa caricature.
Plusieurs malentendus reviennent systématiquement.
- D’abord l’idée que « marque vétérinaire = qualité supérieure » dans tous les cas.
Une grande marque connue n’est pas une marque de cœur : le groupe s’est développé sur tous les circuits, y compris en élevage et clubs canins, avec des produits parfois très simples et accessibles. Sa force est ailleurs : dans la couverture de marché, l’éducation des prescripteurs et les gammes thérapeutiques de pointe.
Une autre référence souvent citée, n’est pas forcément la marque la plus différenciante du segment vétérinaire. Sur certaines gammes, les taux minéraux sont élevés et les profils en acides gras restent basiques. Cela ne disqualifie pas ces produits, ils tiennent leurs promesses pour les segments visés, mais il faut bien dire qu’on est sur une marque solide, pas sur une marque d’avant-garde. Sans évoquer d’autres marques dites vétérinaire qui n’ont pas leurs outils de production ni des équipes et centres de recherches aussi élaborés que leurs concurrents sur ce segment. La supériorité automatique du segment vétérinaire est un mythe qui se vérifie recette par recette, pas en bloc.
- Symétriquement, l’idée que « marque indépendante premium = formulation supérieure » est tout aussi fragile.
Ce segment est extraordinairement hétérogène : on y trouve d’excellentes recettes, d’autres correctes mais sans réelle différenciation technique, et des formulations franchement déséquilibrées vendues à prix d’or sur la base d’un storytelling efficace et d’une communauté Instagram.
Vient ensuite la confusion entre ingrédient « noble » et qualité nutritionnelle.
« Saumon frais », « agneau de pâturage », « patate douce » sont des termes qui rassurent émotionnellement, mais qui ne disent rien du taux d’incorporation, du process appliqué, ni de la digestibilité finale. Une recette à base de farines animales bien sourcées et stabilisées peut être nutritionnellement supérieure à une recette « viande fraîche ».
Le mythe du « comme à l’état sauvage », qui suppose implicitement que le chien serait un loup déguisé. Les recherches sur la domestication montrent au contraire que le chien s’est adapté génétiquement à digérer l’amidon en grande quantité (multiplication du gène AMY2B).
Mais à l’inverse, la controverse FDA de 2018 sur les régimes grain-free et la cardiomyopathie dilatée est aussi devenue l’illustration d’abus de communication : à ce jour, la causalité directe « grain-free → CMD » n’a jamais été démontrée, et les études prospectives récentes (Morris et al., 2025, sur 60 chiens suivis 18 mois) tendent à montrer qu’un aliment sans céréales correctement formulé et complémenté ne pose pas de problème chez le chien sain.
Le sujet reste néanmoins multifactoriel et n’est pas complètement élucidé : des suspicions persistent autour de certaines fractions de légumineuses (notamment les pois riches en oligosaccharides), de l’impact de certains profils fibreux sur la biodisponibilité de la taurine et des précurseurs soufrés, ainsi que d’une composante génétique forte chez les races prédisposées.
Conclure trop vite, dans un sens comme dans l’autre, est une simplification.
Le propriétaire est donc pris entre des discours qui simplifient à l’excès dans les deux sens. La conséquence, c’est un marché très émotionnel, donc particulièrement sensible aux paniques sanitaires, et difficile à éclairer par la pédagogie scientifique et la compréhension des réalités industrielles.
Cette division est-elle amenée à s’atténuer dans les prochaines années ?
L’IA peut peut-être aider à terme, en remettant en contexte les cadres réglementaires et industriels du petfood et en recadrant les abus de communication, qu’ils viennent de la méconnaissance, de l’auto-persuasion d’une équipe trop convaincue de sa propre formule, ou d’une recherche pure de buzz.
Plusieurs dynamiques structurelles vont dans le sens de la convergence :
→ La pression réglementaire s’intensifie en Europe (FEDIAF, normes EN 16967, évolutions de l’étiquetage) et harmonise le socle minimal.
→ La consolidation industrielle rapproche mécaniquement les pratiques : quand un même façonnier produit pour des marques très différentes, les standards qualité se nivellent par le haut.
→ La montée en compétence des propriétaires, qui posent des questions de plus en plus précises sur le sourcing, les acides aminés soufrés, les acides gras essentiels et les fibres prébiotiques, pousse l’ensemble du marché. Les marques vétérinaires intègrent progressivement des codes de communication plus accessibles. Les marques indépendantes premium les plus sérieuses investissent dans la formulation et la documentation scientifique.
Ce qui ne convergera pas, en revanche, c’est la stratégie de marque.
Plus un groupe est gros, plus communiquer auprès des propriétaires devient complexe, et plus il est suspecté par défaut.
À l’inverse, plus une marque est jeune, plus elle doit se différencier vite, créer du buzz et construire un univers émotionnel pour exister sur un marché saturé. Cette asymétrie structurelle entre acteurs établis et challengers continuera d’alimenter la fracture perçue, même si les pratiques industrielles se rapprochent.
« La vraie question, à terme, n’est pas « marque vétérinaire ou marque indépendante ? ». C’est : est-ce que cette recette précise, pour cet animal précis, à ce moment de sa vie, répond à ses besoins physiologiques réels ? »
C’est la question que devraient nous poser tous les propriétaires, et c’est celle à laquelle l’industrie, vétérinaire ou non, doit pouvoir répondre par la science, le sourcing et la transparence et non uniquement par le marketing.
Le vrai problème du petfood aujourd’hui n’est pas un manque de science, mais à mon sens un excès de simplification. C’est précisément là que se joue la crédibilité du secteur.
Charlotte Greff, ingénieure agronome AgroParisTech, spécialisée en sciences et nutrition animale, responsable développement et qualité produit dans le petfood.
